Sicile : itinéraire caché entre puits millénaires

9 août 2026

À Licata, entre contrées rurales et montagne calcaire, un projet de recensement remet au jour des puits et des citernes creusés à la main au fil des siècles. Un itinéraire pédestre qui traverse l’archéologie, la géologie et l’anthropologie, de la Grangela préhellénistique jusqu’aux vestiges de l’ancienne Finziade, jusqu’à un Food Camp où l’histoire se déguste.

Quand l’eau était le centre du monde

Sur le territoire d’Agrigente, où la terre rencontre la mer et l’histoire millénaire de la Sicile se respire à chaque coin de campagne, est né un projet de valeur culturelle et environnementale : le recensement et la valorisation des puits anciens de Licata.

Le projet est promu par Tony Rocchetta à travers sa réalité Quintessenza et se fixe pour objectif de sauver de l’oubli un patrimoine architectural et anthropologique fondamental pour l’histoire locale.

Dans une époque marquée par des défis climatiques et une sécheresse chronique qui frappe l’île, regarder comment nos ancêtres géraient la ressource hydrique n’est pas seulement un acte de nostalgie, mais une véritable leçon de durabilité.

L’eau comme horizon de vie

Depuis des siècles, dans les campagnes licataises et dans le profond sud de la Sicile, l’eau a été la ressource la plus précieuse, soigneusement gardée et gérée par une ingénierie rurale perfectionnée génération après génération.

Avant l’avènement des aqueducs modernes, l’approvisionnement en eau pour les familles, les animaux et l’agriculture dépendait entièrement des puits et des citernes.

Construit en pierre locale, creusé à la main avec d’immenses efforts au cœur de la terre, ces puits n’étaient pas de simples infrastructures fonctionnelles : ils constituaient le véritable centre de gravité de la vie paysanne.

Autour du puits, on s’abreuvait, on lavait le linge, on échangeait des nouvelles et on scellait des accords. Ils étaient, en fait, des monuments silencieux de la civilisation rurale.

Le projet Quintessenza

Tony Rocchetta est déjà connu sur le territoire pour son engagement dans la protection de la biodiversité agricole et des traditions paysannes, il suffit de penser au travail sur la célèbre Fava Cottoia ou sur d’autres écotypes locaux.

Avec Quintessenza, il a lancé une campagne de sensibilisation et de récupération qui s’articule autour de trois étapes clés.

La première est la cartographie et le recensement: de nombreux puits se trouvent aujourd’hui sur des terrains privés ou dans des zones rurales abandonnées, couverts de ronces, partiellement effondrés ou oubliés, et la première étape consiste à les repérer et les cataloguer.

Suit ensuite la documentation photographique et historique, c’est-à-dire photographier l’état actuel des structures et recueillir les témoignages oraux des anciens agriculteurs afin de transmettre leurs noms, souvent liés aux contrade ou aux anciennes familles propriétaires.

Enfin la sensibilisation et la tutelle, afin d’éviter que ces structures en pierre ne soient détruites par l’incurie ou l’expansion immobilière : l’objectif est de faire comprendre aux propriétaires terriens et aux institutions qu’un puits ancien est un vestige historique, non un obstacle.

Ingénierie et beauté sous terre

Du point de vue architectural, les puits anciens du territoire licatais présentent des caractéristiques fascinantes.

Souvent, ils exhibent une véritable balustrade externe, bâtie en blocs de pierre taillés à la main, et une structure hypogée en forme de cloche ou de cylindre, revêtue pour assurer l’imperméabilité et préserver la fraîcheur et la pureté de l’eau.

Certains d’entre eux conservent encore les marques profondes laissées par les cordes utilisées pendant des siècles pour descendre les seaux, des sillons qui racontent la fatigue quotidienne des hommes et des femmes.

Pourquoi le projet compte aujourd’hui

Le travail mené par Rocchetta et Quintessenza va bien au-delà de la simple archéologie rurale et comporte des implications profondément contemporaines.

Tandis que la Sicile fait face à des urgences hydriques de plus en plus graves, les puits antiques rappellent l’importance du respect de l’eau et de sa conservation: ils étaient l’emblème d’une époque où aucune goutte n’était gaspillée.

Il existe ensuite la dimension du tourisme expérientiel et lent.

Un circuit des puits antiques pourrait enrichir l’offre du tourisme relationnel et rural de Licata, car flâner entre les contrade pour découvrir ces structures offre aux visiteurs un voyage authentique dans la Sicile profonde.

Reste enfin la question de l’identité culturelle : un peuple qui ne connaît pas les racines de sa survie perd son identité, et sauver les puits signifie honorer la sueur et la résilience des pères.

Le chemin, étape après étape

Entre émotions authentiques, paysages d’une beauté extraordinaire et récits capables de toucher l’âme, les participants peuvent s’immerger dans un patrimoine qui unit la nature, l’archéologie, la géologie, l’anthropologie et la culture.

Un chemin qui permet de lire le territoire comme un grand livre à ciel ouvert, où chaque ruelle, chaque roche et chaque source abritent des fragments de civilisations anciennes.

Le départ depuis la Grangela, œuvre hydraulique extraordinaire d’époque préhellénistique romaine, ouvre les portes à une réflexion sur l’ingéniosité humaine et sur la capacité des anciennes populations à dialoguer avec l’environnement.

Ici l’eau n’était pas seulement une ressource : c’était la vie, la connaissance, l’organisation sociale, la technologie.

À travers des systèmes hydrauliques surprenants, les peuples du passé ont laissé des témoignages tangibles de leur capacité à observer, comprendre et respecter la nature.

Le parcours se poursuit le long des ruelles pittoresques du centre historique, véritables coffrets de mémoire, jusqu’aux restes de l’ancienne Finziade, dernière colonie grecque fondée en 282 av. J.-C., aujourd’hui au centre de recherches archéologiques grâce au Finziade Project.

Des lieux qui racontent des rencontres entre les peuples, des échanges culturels et l’évolution continue de la civilisation méditerranéenne.

La montagne, le Puits Donna et l’hypogée

La protagoniste silencieuse et majestueuse de l’ensemble de l’itinéraire est la montagne calcaire qui domine Licata, une extraordinaire témoignage de l’histoire géologique du territoire.

Formée au fil de millions d’années de transformations naturelles, elle abrite en son sein des sites d’une valeur scientifique et culturelle exceptionnelle.

Parmi eux émerge le Pozzo Donna, lieu enveloppé de charme et de mystère, immergé dans la végétation spontanée et entouré de récits populaires qui s’entrecroisent avec la mémoire collective.

Un lieu où la nature et le mythe semblent encore dialoguer.

Également d’un grand intérêt, l’Ipogeo Stagnone Pontillo, œuvre unique dans le panorama sicilien, qui conserve des témoignages remontant à l’Âge du Bronze et représente une précieuse fenêtre sur les communautés qui ont habité ce territoire il y a des milliers d’années.

Un patrimoine qui continue à offrir de nouvelles clés de lecture aux chercheurs et de nouvelles émotions à ceux qui le visitent.

Dove il sapere diventa sapore

L’itinéraire se termine au Pozzo Gradiglia, aujourd’hui Food Camp, exemple vertueux de la manière dont histoire, agriculture, culture et enogastronomie peuvent cohabiter harmonieusement.

Ici, à travers la dégustation de pain, d’herbes aromatiques, de légumes et de produits du territoire, on vit une expérience qui raconte l’essence la plus authentique de la Sicile: une terre où le savoir se transforme en saveur et où la tradition continue à nourrir le présent.

L’initiative des puits antiques de Licata est une invitation ouverte à tous les citoyens, institutions et passionnés d’histoire locale.

Rocchetta démontre que la reconquête du territoire ne passe pas seulement par les grandes œuvres, mais aussi et surtout par le soin de ces petits joyaux de pierre qui pendant des siècles ont désaltéré la terre sicilienne.

 

 

 

 

Livia Santoni

Livia Santoni

Je parcours la Corse pour raconter ses sentiers, ses villages et les histoires qui façonnent son identité. À travers mes articles, je cherche à transmettre un regard curieux et respectueux sur le patrimoine, la nature et celles et ceux qui font vivre l’île.